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Discours/Op-Ed 2008

Les Echos

2 mai 2008

Ni de limites aux échanges

La situation alimentaire mondiale est devenue critique, déclenchant des émeutes et amenant les gouvernements à essayer de trouver des solutions efficaces. La flambée des prix alimentaires découle d'un problème d'offre, dû en particulier aux faibles récoltes liées aux conditions climatiques, à des stocks alimentaires plus faibles ces dernières années et à une hausse des cours du pétrole. Certains pays producteurs de céréales ont choisi de restreindre leurs exportations, exacerbant la tension sur l'offre. Les facteurs liés à la demande jouent aussi un rôle important. La croissance de la population et des revenus dans les grandes économies émergentes en est un élément clef. Dans une moindre mesure, la production d'agrocarburants à partir de cultures à vocation alimentaire a aussi influencé la demande, même si cette situation va être amenée à évoluer au fur et à mesure que la recherche permettra aux producteurs de carburants verts de mieux valoriser la biomasse.

On s'attend à ce que les prix des grandes productions agricoles déclinent de leur niveau record actuel, mais ils devraient rester considérablement plus hauts dans la prochaine décennie par rapport à la précédente.

Quelles réponses politiques adéquates apporter ? A court terme, l'aide humanitaire est manifestement indispensable. Je félicite le gouvernement français d'avoir mis en place un groupe de travail sur la sécurité alimentaire mondiale et d'avoir généreusement augmenté sa contribution au Programme alimentaire mondial. Mon gouvernement a aussi réagi en prenant des mesures d'urgence appropriées : la Maison-Blanche a ainsi débloqué 200 millions de dollars en aide immédiate et l'administration a demandé au Congrès, par un amendement législatif, un budget de 350 millions de dollars d'aide alimentaire.

Gérer ces problèmes sur le long terme est une question plus complexe. L'investissement dans la recherche et le développement, le transfert de technologie et l'assistance technique, en particulier dans les pays les moins avancés, peuvent faire beaucoup pour accroître la productivité et les rendements face à des défis comme le manque d'eau. L'utilisation des biotechnologies peut aussi offrir un potentiel. Par exemple, une variété de maïs génétiquement modifiée avec des racines plus profondes pourrait augmenter la production agricole dans des régions arides. En se projetant dans le futur, le lien entre la production, la faiblesse des rendements et le changement climatique devrait être d'avantage exploré.

J'ai lu avec consternation que des commentateurs rendent la libéralisation des échanges responsable de la crise actuelle, et suggèrent que des soutiens internes forts et une politique de restriction des importations permettraient d'y remédier. En fait, le moyen le plus efficace pour inciter à produire plus, dans les pays développés comme dans les pays en voie de développement, serait de réduire les distorsions commerciales.

Les politiques commerciales agricoles sont d'une importance vitale pour faire face à la crise alimentaire mondiale. Les conclusions préliminaires de l'OCDE sur les causes et l'impact de la hausse des prix alimentaires indiquent que des politiques de restriction des échanges (qu'elles limitent les exportations ou les importations) ont des impacts indésirables et souvent inattendus. Côté importations, protéger les producteurs agricoles d'un pays en soutenant des prix élevés et un contrôle aux frontières impose un coût supplémentaire aux consommateurs de ce pays tout en réduisant les opportunités de développement des producteurs dans les autres pays.

Un rapport sur la situation alimentaire mondiale de l'Institut international de recherche sur les politiques alimentaires (Ifpri) qui est financé par un certain nombre de pays dont la France et les Etats-Unis et par la Banque mondiale, conclut que « les pays développés devraient faciliter la flex- ibilité des réponses aux variations brutales des prix en éliminant les entraves au commerce.... Un monde confronté à la pénurie alimentaire a besoin de plus d'échanges, pas de moins, pour répartir les opportunités plus équitablement. » Dominique Strauss-Kahn, directeur-général du Fond monétaire international, a récemment signalé que beaucoup d'agriculteurs n'augmentent pas leur production car les distorsions de marché impliquent qu'ils ne bénéficient pas nécessairement des prix alimentaires élevés. « Personne ne devrait oublier que toutes les nations comptent sur le libre-échange pour nourrir leur population. Conclure le cycle de Doha jouerait un rôle décisif à cet égard car cela réduirait les barrières commerciales, les distorsions, et encouragerait le commerce agricole », a-t-il indiqué.

J'adhère aux raisonnements de ces experts. L'usage continu de tarifs agricoles élevés, et même un contrôle accru des importations, dont certains, en France, se font les avocats, amortirait l'effet potentiellement positif que les prix élevés pourraient avoir sur la production agricole dans les pays en développement. Avec moins de distorsions dans les échanges, ces prix élevés auraient dû stimuler la production agricole dans les pays les moins avancés, particulièrement si cela avait été accompagné par des politiques agricoles judicieuses et des investissements appropriés. Au lieu de freiner les négociations commerciales en cours, nous devrions travailler de concert pour arriver à une conclusion réussie afin que les agriculteurs du monde entier puissent répondre aux besoins alimentaires de la planète.